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Quand un philosophe me répond, je ne comprends plus ma question
(Desproges)





La vérité



Notions également traitées dans ce chapitre : La démonstration - Théorie et expérience - L'interprétation - Le bonheur - La liberté - Le devoir

Une image, un texte



The Matrix (1999)

Représente-toi de la façon que voici l'état de notre nature relativement à l'instruction et à l'ignorance. Figure-toi des hommes dans une demeure souterraine, en forme de caverne, ayant sur toute sa largeur une entrée ouverte à la lumière. Ces hommes sont là depuis leur enfance, les jambes et le cou enchaînés, de sorte qu'ils ne peuvent bouger ni voir ailleurs que devant eux, la chaîne les empêchant de tourner la tête. La lumière leur vient d'un feu allumé sur une hauteur, au loin derrière eux. Entre le feu et les prisonniers passe une route élevée. Imagine que le long de cette route est construit un petit mur, pareil aux cloisons que les montreurs de marionnettes dressent devant eux, et au-dessus desquelles ils font voir leurs merveilles.

Je vois cela, dit-il

Figure-toi maintenant le long de ce petit mur des hommes portant des objets de toute sorte, qui dépassent le mur, et des statuettes d'hommes et d'animaux, en pierre, en bois et en toute espèce de matière. Naturellement, parmi ces porteurs, les uns parlent et les autres se taisent.

Voilà, s'écria-t-il, un étrange tableau et d'étranges prisonniers.

Ils nous ressemblent, répondis-je. Penses-tu que dans une telle situation ils n'aient jamais vu autre chose d'eux mêmes et de leurs voisins que les ombres projetées par le feu sur la paroi de la caverne qui leur fait face?

Et comment ? observa-t-il, s'ils sont forcés de rester la tête immobile durant toute leur vie ?

Et pour les objets qui défilent n'en est-il pas de même ?

Sans contredit.

Si donc ils pouvaient s'entretenir ensemble ne penses-tu pas qu'ils prendraient pour des objets réels les ombres qu'ils verraient ?

Il y a nécessité.

Et si la paroi du fond de la prison avait un écho, chaque fois que l'un des porteurs parlerait, croiraient-ils entendre autre chose que l'ombre qui passerait devant eux ?

Non par Zeus, dit-il.

Assurément, repris-je, de tels hommes n'attribueront de réalité qu'aux ombres des objets fabriqués.

C'est de toute nécessité.

Considère maintenant ce qui leur arrivera naturellement si on les délivre de leurs chaînes et qu'on les guérisse de leur ignorance. Qu'on détache l'un de ces prisonniers, qu'on le force à se dresser immédiatement, à tourner le cou, à marcher, à lever les yeux vers la lumière : en faisant tous ces mouvements il souffrira, et l'éblouissement l'empêchera de distinguer ces objets dont tout à l'heure il voyait les ombres. Que crois-tu donc qu'il répondra si quelqu'un lui vient dire qu'il n'a vu jusqu'alors que de vains fantômes, mais qu'à présent, plus près de la réalité et tourné vers des objets plus réels, il voit plus juste ? si, enfin, en lui montrant chacune des choses qui passent, on l'oblige, à force de questions, à dire ce que c'est ? Ne penses-tu pas qu'il sera embarrassé, et que les ombres qu'il voyait tout à l'heure lui paraîtront plus vraies que les objets qu'on lui montre maintenant ?

Beaucoup plus vraies, reconnut-il.

Et si on le force à regarder la lumière elle-même, ses yeux n'en seront-ils pas blessés ? n'en fuira-t-il pas la vue pour retourner aux choses qu'il peut regarder, et ne croira-t-il pas que ces dernières sont réellement plus distinctes que celles qu'on lui montre ?

Assurément.

Et si, reprise-je, on l'arrache de sa caverne, par force, qu'on lui fasse gravir la montée rude et escarpée, et qu'on ne lâche pas avant de l'avoir traîné jusqu'à la lumière du soleil, ne souffrira-t-il pas vivement, et ne se plaindra-t-il pas de ces violences ? Et lorsqu'il sera parvenu à la lumière, pourra-t-il, les yeux tout éblouis par son éclat, distinguer une seule des choses que maintenant nous appelons vraies ?

Il ne le pourra pas, répondit-il; du moins dès l'abord.

Il aura, je pense, besoin d'habitude pour voir les objets de la région supérieure. D'abord ce seront les ombres qu'il distinguera le plus facilement, puis les images des hommes et des autres objets qui se reflètent dans les eaux, ensuite les objets eux-mêmes. Après cela, il pourra, affrontant la clarté des astres et de la lune, contempler plus facilement pendant la nuit les corps célestes et le ciel lui-même, que pendant le jour le soleil et sa lumière.

Sans doute.

A la fin, j'imagine, ce sera le soleil - non ses vaines images réfléchies dans les eaux ou en quelque autre endroit -mais le soleil lui-même à sa vraie place, qu'il pourra voir et contempler tel qu'il est.

Nécessairement, dit-il.

Après cela il en viendra à conclure au sujet du soleil, que c'est lui qui fait les saisons et les années, qui gouverne tout dans le monde visible, et qui, d'une certaine manière, est la cause de tout ce qu'il voyait avec ses compagnons dans la caverne.

Évidemment, c'est à cette conclusion qu'il arrivera.

Or donc, se souvenant de sa première demeure, de la sagesse que l'on y professe, et de ceux qui y furent ses compagnons de captivité, ne crois-tu pas qu'il se réjouira du changement et plaindra ces derniers ?

Si, certes.

Et s'ils se décernaient alors entre aux honneurs et louanges, s'ils avaient des récompenses pour celui qui saisissait de l'oeil le plus vif le passage des ombres, qui se rappelait le mieux celles qui avaient coutume de venir les premières ou les dernières, ou de marcher ensemble, et qui par là était le plus habile à deviner leur apparition, penses-tu que notre homme fût jaloux de ces distinctions, et qu'il portât envie à ceux qui, parmi les prisonniers, sont honorés et puissants ? Ou bien, comme le héros d'Homère, ne préférera-t-il pas mille fois n'être qu'un valet de charrue, au service d'un pauvre laboureur, et de souffrir tout au monde plutôt que de revenir à ses anciennes illusions et vivre comme il vivait ?

Je suis de ton avis, dit-il; il préférera tout souffrir plutôt que de vivre de cette façon là.

Imagine encore que cet homme redescende dans la caverne et aille s'asseoir à son ancienne place : n'aura-t-il pas les yeux aveuglés par les ténèbres en venant brusquement du plein soleil ?

Assurément si, dit-il.

Et s'il lui faut entrer de nouveau en compétition, pour juger ces ombres, avec les prisonniers qui n'ont point quitté leurs chaînes, dans le moment où sa vue est encore confuse et avant que ses yeux se soient remis (or l'accoutumance à l'obscurité demandera un temps assez long), n'apprêtera-t-il pas à rire à ses dépens, et ne diront-ils pas qu'étant allé là-haut il en est revenu avec la vue ruinée, de sorte que ce n'est même pas la peine d'essayer d'y monter ? Et si quelqu'un tente de les délier et de les conduire en haut, et qu'ils le puissent tenir en leurs mains et tuer, ne le tueront-ils pas ?

Sans aucun doute, répondit-il.

Maintenant, mon cher Glaucon, repris-je, il faut appliquer point par point cette image à ce que nous avons dit plus haut, comparer le monde que nous découvre la vue au séjour de la prison, et la lumière du feu qui l'éclaire à la puissance du soleil. Quant à la montée dans la région supérieure et à la contemplation de ses objets, si tu la considères comme l'ascension de l'âme vers le lieu intelligible, tu ne te tromperas pas sur ma pensée, puisque aussi bien tu désires la connaître. Dieu sait si elle est vraie. Pour moi, telle est mon opinion : dans le monde intelligible l'idée du bien est perçue la dernière et avec peine, mais on ne la peut percevoir sans conclure qu'elle est la cause de tout ce qu'il y a de croit et de beau en toutes choses; qu'elle a, dans le monde visible, engendré la lumière et le souverain de la lumière; que, dans le monde intelligible, c'est elle-même qui est souveraine et dispense la vérité et l'intelligence; et qu'il faut la voir pour se conduire avec sagesse dans la vie privée et dans la vie publique.


Platon, La République, Livre VII, "Allégorie de la caverne".


Problèmes essentiels

  1. Comment définir la vérité ? A quoi la reconnaît-on ? N'y a-t-il pas différents types de vérités ?

  2. Peut-on l'atteindre ? Et si oui, comment ?

  3. La vérité comme valeur : Faut-il nécessairement la rechercher, la dire ? Pourquoi ? Est-elle supérieure à d'autres finalités ou valeurs (par ex. le bonheur, la liberté) ? Faut-il les sacrifier pour elle ?

Textes et références utiles

  1. Définitions
  2. Il y a différentes façons de concevoir la vérité et différents types de vérités selon le domaine que l'on considère :
    1. Vérité-correspondance et vérité-cohérence : La définition la plus traditionnelle et aussi la plus commune de la vérité la caractérise comme adéquation ou correspondance de l'esprit et de la réalité : un énoncé est vrai si une réalité extérieure lui correspond effectivement. Parler de vérité, dans ce sens là, c'est postuler que l'esprit ou la raison est capable de saisir le réel. Une autre définition de la vérité insiste non sur la correspondance entre un discours et une réalité extérieure, mais sur la cohérence de ce discours lui-même : un énoncé est "vrai", ou plus justement, valide s'il n'est pas contradictoire avec les autres propositions avec lesquelles il est lié (voir ce texte de Hume et le chapitre sur la démonstration).
        Cette distinction en recoupent d'autres également : vérités de fait, ou "matérielles" d'un côté et vérités de raison ou "formelles" de l'autre. Voir également la définition de ces termes dans la fiche sur la démonstration.

    2. La définition pragmatiste de la vérité : A la fin du XIXème siècle, parallèlement au développement des sciences, et notamment de la physique, ainsi que de l'accroissement de travaux d'épistémologie, une nouvelle conception de ce qu'est la vérité émerge : la conception pragmatique ou conventionnaliste (cf. Poincaré, Duhem, William James...). Ces auteurs (philosophes et/ou physiciens) avancent l'idée que l'on ne peut dire si nos théories nous permettent d'atteindre la réalité en-soi, que cette Idée n'est d'ailleurs peut-être qu'une chimère métaphysique; mais que nous devons considérer comme "vraie", de manière provisoire et approchée, une idée ou une théorie qui rend compte de manière satisfaisante des phénomènes que nous étudions et qui nous permet d'agir sur eux; ce que James appelle une "vision instrumentale de la vérité".


  3. Toutes les opinions se valent-elles ?

  4. Examiner la question ci-dessus à l'aide des deux textes suivants :

    Le relativisme

     
    La science et l'opinion

     1. Pourquoi l'attitude relativiste peut-elle apparaître comme une attitude positive ?
     2. Pourquoi est-elle au contraire, pour l'auteur de ce texte, dangereuse et intenable ? (expliquer les deux points)
       1. Expliquer "dans son besoin d'achèvement comme dans son principe".
     2. Expliquer "l'opinion a, en droit, toujours tort". Que signifie ici la formule "en droit" ?
     3. Expliquer et illustrer "elle traduit des besoins en connaissances".
     4. Quelle devrait être la conséquence pratique de la phrase : "L’esprit scientifique nous interdit d’avoir une opinion sur des questions que nous ne comprenons pas, sur des questions que nous ne savons pas formuler clairement" ?

    Pour aller plus loin :
    Qu'est-ce que le scepticisme ?


  5. Comment atteindre la vérité ?


  6. La vérité et le bonheur
  7. La recherche de la vérité est-elle un impératif (moral, anthropologique) ? Doit-on préférer cette finalité à toute autre ? Faut-il obligatoirement chercher à se connaître, à connaître le monde dans sa réalité ? Faut-il obligatoirement la dire ? Ou l'illusion, le mensonge, la mauvaise foi sont-ils préférables ?...

    Voici un document pour réfléchir à ces questions : Lisez les textes, essayez de répondre aux questions qui les accompagnent, et demandez-vous comment ils permettent d'examiner la question : "La recherche de la vérité est-elle une condition du bonheur ?"

Compléments :
  
  • Penser à faire des liens avec d'autres notions, d'autres cours :

      - Toute la partie sur "Le sujet" s'interroge par exemple sur la question de savoir si l'on peut parvenir à une forme de connaissance de soi, donc à une forme de vérité sur nous-même : si oui, comment ? A quelles conditions ? Quels sont les obstacles qui nous empêchent d'atteindre cette "vérité" (mauvaise foi, inconscient, ignorance des déterminismes...) Autrui ne détient-il pas aussi une forme de vérité sur nous-même ? Pour la connaître, dans la mesure du possible, ne faut-il pas "passer par lui" (cf. par ex. Sartre et le pour-autrui) ?

      - La question de la valeur de la vérité, du statut du mensonge par exemple, peut être réfléchie dans le cadre du cours sur la morale ("dialogue" entre la morale déontologique de Kant et la morale conséquentialiste des utilitaristes comme Mill).

      - Pour les L et les ES, penser au cours sur l'histoire : Toute la première partie du cours consacrée à la réflexion épistémologique sur la discipline histoire et la construction de la connaissance historique porte sur la question de savoir si l'on peut, et comment, établir des vérités en histoire.

      - Le cours sur la démonstration évidemment...

  • Vocabulaire

    Les mots suivis d'un astérisque sont définis dans la partie Lexique.

    Distinguer :

    Vérité et réalité : Compte tenu de ce que nous avons vu ci-dessus, "vrai" ou "faux" sont donc des qualités non pas des choses mais d'un discours ou d'un énoncé : seule une affirmation peut être vraie ou fausse; c'est par abus de langage que l'on dit d'un objet qu'il est "faux". Un objet est réel ou pas, mais pas vrai ou faux.

    Mensonge*/erreur*/illusion* : Dire un mensonge c'est ne pas dire la vérité alors qu'on la connaît, intentionnellement; commettre une erreur, en revanche, c'est ne pas la dire mais en croyant sincèrement la posséder; être dans l'illusion, c'est commettre une erreur également mais avec le désir inconscient de se tromper, parce je trouve dans cette erreur un bénéfice.
      Par exemple : un professeur qui affirme à ses élèves qu'ils auront tous le bac sans travailler ment; l'élève qui croit cela commet une erreur (qui lui sera peut-être fatale !...); mais c'est aussi une douce illusion dans laquelle il se complaît, parce qu'elle lui évite de se remettre en question...

    Vérité/sincérité : De ce qui suit il découle qu'il ne faut pas confondre être sincère et dire la vérité : la sincérité ne qualifie que la bonne foi ou l'honnêteté de celui qui parle; la vérité, quant à elle, comme nous l'avons vu plus haut, signifie que ce que dit le sujet qui parle est conforme à un état de fait, ou qu'il y a une correspondance entre ce qu'il dit et ce qui est.

    Opinion/connaissance - Conviction*/certitude* - Relativisme - Scepticisme* - Rationalisme*/empirisme*

    Faites le point !

    - Pour contrôler que vous avez bien assimilé tout ça, voici un petit Quiz !

    - Pour un résumé visuel du cours : Voici une carte mentale sur la vérité.


    A voir

    - 12 hommes en colère de Sidney Lumet (1957).
    - The Truman show de Peter Weir (1998).
    - The Matrix de Larry et Andy Wachowski (1999).

    Exemples de sujets

    Dernière mise à jour : 08/11/2016 (modification de la partie III)