Potdevin (Gérard)

Le relativisme

Le relativiste, qui affirme que « toutes les opinions se valent », songe d’abord le plus souvent aux jugements de valeur. Il croit par cette profession de foi se garder de l’intolérance mais ce faisant, il s’y prend fort mal, car si toutes les opinions se valent, celles de Hitler ne valent pas moins que celles de Martin Luther King. Aussi faut-il commencer là aussi à faire des exceptions à la règle, qui n’en est pas une, en disant que la tolérance vaut mieux que l’intolérance.

Cet aspect du relativisme, touchant aux problèmes moraux, n’est nous semble-t-il que l’une des expressions de son présupposé fondamental : dans le champ de la pensée régnerait en maître l’arbitraire de la subjectivité individuelle. C’est pourquoi, en dehors (éventuellement) des frontières arbitrairement dessinées de la « vérité scientifique », qui porte alors sur le seul domaine corporel, dans cette perspective l’idée d’une vérité qui ne serait pas plurielle, et donc ne serait plus, est un leurre (métaphysique ou religieux) dont on peut faire l’économie. L’exercice de la pensée philosophique est fondé au contraire sur l’affirmation qu’il faut établir une distinction radicale entre l’opinion, subjective et arbitraire, et la pensée authentique, qui tend à l’universel et au nécessaire, dont les lois ne sont pas moins contraignantes que celles qui régissent les corps (et qu’elle seule révèle d’ailleurs), même si elles peuvent être d’un autre ordre. Lois, enfin, dont l’universelle présence en chaque homme, en tant qu’il possède une raison, fonde cette invitation faite à chacun de s’efforcer à penser rationnellement, invitation qui est la philosophie même. (...)

Peut-on soutenir une telle thèse, qui revient à dire que tout est vrai ? Affirmer l’égale vérité des opinions individuelles portant sur un même objet, et ce malgré leur diversité, revient à poser que « la même chose peut, à la fois, être et n’être pas » (Aristote, Métaphysique). C’est donc contredire le fondement même de toute pensée logique : le principe de contradiction, selon lequel « il est impossible que le même attribut appartienne et n’appartienne pas en même temps au même sujet et sous le même rapport ». (…)

Le point de départ, c’est donc le langage, en tant qu’il est porteur d’une signification déterminée pour celui qui parle et pour son interlocuteur. Or, précisément, affirmer l’identique vérité de propositions contradictoires, c’est renoncer au langage. Si dire « Ceci est blanc » n’est ni plus ni moins vrai que dire « Ceci n’est pas blanc », alors « blanc » ne signifie rien déterminé. Le négateur du principe de contradiction semble parler, mais en fait « il ne dit pas ce qu’il dit » et de ce fait ruine « tout échange de pensée entre les hommes, et, en vérité, avec soi-même » (Aristote).

Potdevin (Gérard), La vérité, 1988

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