James (William)

Définition pragmatique de la vérité

Lorsqu'on a découvert les premiers exemples d'uniformité mathématique, logique et naturelle, les premières lois, les hommes ont été tellement ravis par la limpidité, la beauté et la simplicité qui en résultaient qu'ils ont cru avoir déchiffré pour de bon les pensées éternelles du Tout-Puissant. Son esprit tonnait et résonnait à coups de syllogismes. Lui aussi pensait sections coniques, carrés, racines et proportions selon la géométrie euclidienne. Il soumettait les planètes aux lois de Kepler, il rendait la vitesse proportionnelle à la durée pour la chute des corps; il établissait la loi des sinus afin que la lumière réfractée lui obéît; il mettait en place les classes, les ordres, les familles et les genres pour les plantes et les animaux et fixait les distances qui devaient les séparer. (...)

Mais avec le développement des sciences, l'idée s'est répandue que la plupart de nos lois, sinon toutes, n'étaient que des approximations. De plus, les lois elles-mêmes sont devenues si nombreuses qu'on ne peut plus les compter et il existe tant de formules rivales dans toutes les branches de la science que les chercheurs se sont faits à l'idée qu'aucune théorie ne rend compte de façon absolument fidèle de la réalité, mais que toutes peuvent se révéler utiles à un moment donné. Leur grand mérite est de récapituler les faits connus pour nous porter vers de nouveaux faits. Elles ne sont qu'un langage humain, une sténographie conceptuelle comme on a dit, qui nous permet d'exprimer nos observations sur la nature. Or, comme chacun sait, les langues offrent une grande diversité de moyens pour s'exprimer et de nombreux dialectes.

Et voilà comment l'arbitraire humain a évacué la nécessité divine de la logique scientifique. Si j'évoque les noms de Sigwart, Mach, Ostwald, Pearson, Milhaud, Poincaré, Duhem, Ruyssen, les étudiants reconnaîtront tout de suite le courant dont je parle (...).

MM. Schiller et Dewey sont aujourd'hui à la tête de ce courant de la logique scientifique, avec leur appréhension pragmatique de ce que la vérité signifie dans tous les cas. Ces maîtres déclarent que partout, dans nos idées et nos croyances, la "vérité" signifie la même chose que dans la science. Elle n'a d'autre signification, selon eux, que celle-ci : les idées (qui ne sont elles-mêmes que des parties de notre expérience) deviennent vraies dans la seule mesure où elles nous permettent d'établir une relation satisfaisante avec d'autres parties de notre expérience, de les rassembler et de passer de l'une à l'autre grâce à des raccourcis conceptuels plutôt que de suivre la succession infinie des particuliers. Toute idée qui nous porte, pour ainsi dire, toute idée qui nous mène avec bonheur d'une partie de notre expérience à une autre, qui établit des liens satisfaisants entre les choses, et fonctionne de manière fiable, simplifie la tâche et nous épargne du travail - cette idée est vraie dans cette mesure, et dans cette seule mesure, vraie à titre d'instrument. C'est la vision "instrumentale" de la vérité (...), c'est l'idée (...) selon laquelle la vérité de nos idées réside dans le fait qu'elles "fonctionnent".

James (William), Le pragmatisme, Deuxième leçon, 1907

Retour à la liste de textes