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On récompense mal un maitre en restant toujours son élève
(Nietzsche)





La religion



Notions également traitées dans ce chapitre : La culture - La vérité - L'interprétation - La matière et l'esprit - La politique - La société et les échanges - La liberté - Le devoir

Une image, un texte



Georges de Latour, La Madeleine à la veilleuse, 1640-1645.

Les animaux ne savent pas qu’ils doivent mourir. Sans doute il en est parmi eux qui distinguent le mort du vivant : entendons par là que la perception du mort et celle du vivant ne déterminent pas chez eux les mêmes mouvements, les mêmes actes, les mêmes attitudes; cela ne veut pas dire qu’ils aient l’idée générale de la mort, non plus d’ailleurs que l’idée générale de la vie, non plus qu’aucune autre idée générale, en tant du moins que représentée à l’esprit et non pas simplement jouée par le corps. Tel animal « fera le mort » pour échapper à un ennemi; mais c'est nous qui désignons ainsi son attitude; quant à lui, il ne bouge pas parce qu’il sent qu’en remuant il attirerait ou ranimerait l’attention, qu’il provoquerait l’agression, que le mouvement appelle le mouvement. On a cru trouver des cas de suicide chez les animaux; à supposer qu'on ne se soit pas trompé, la distance est grande entre faire ce qu’il faut pour mourir et savoir qu’on en mourra; autre chose est accomplir un acte, même bien combiné, même approprié, autre chose imaginer l’état qui s’ensuivra. Mais admettons même que l’animal ait l’idée de la mort. Il ne se représente certainement pas qu’il est destiné à mourir, qu’il mourra de mort naturelle si ce n’est pas de mort violente. Il faudrait pour cela une série d’observations faites sur d’autres animaux, puis une synthèse, enfin un travail de généralisation qui offre déjà un caractère scientifique. A supposer que l’animal pût esquisser un tel effort, ce serait pour quelque chose qui en valût la peine; or, rien ne lui serait plus inutile que de savoir qu’il doit mourir. Il a plutôt intérêt à l’ignorer. Mais l’homme sait qu’il mourra. Tous les autres vivants, cramponnés à la vie, en adoptent simplement l’élan. S’ils ne se pensent pas eux-mêmes sub specie æterni, leur confiance, perpétuel empiétement du présent sur l’avenir, est la traduction de cette pensée en sentiment. Mais avec l’homme apparaît la réflexion, et par conséquent la faculté d’observer sans utilité immédiate, de comparer entre elles des observations provisoirement désintéressées, enfin d’induire et de généraliser. Constatant que tout ce qui vit autour de lui finit par mourir, il est convaincu qu’il mourra lui-même. La nature, en le dotant d’intelligence, devait bon gré mal gré l’amener à cette conviction. Mais cette conviction vient se mettre en travers du mouvement de la nature. Si l’élan de vie détourne tous les autres vivants de la représentation de la mort, la pensée de la mort doit ralentir chez l’homme le mouvement de la vie. Elle pourra plus tard s’encadrer dans une philosophie qui élèvera l’humanité au-dessus d’elle-même et lui donnera plus de force pour agir. Mais elle est d’abord déprimante, et elle le serait encore davantage si l’homme n’ignorait, certain qu'il est de mourir, la date où il mourra. L’événement a beau devoir se produire : comme on constate à chaque instant qu’il ne se produit pas, l’expérience négative continuellement répétée se condense en un doute à peine conscient qui atténue les effets de la certitude réfléchie. Il n’en est pas moins vrai que la certitude de mourir, surgissant avec la réflexion dans un monde d’êtres vivants qui était fait pour ne penser qu’à vivre, contrarie l’intention de la nature. Celle-ci va trébucher sur l’obstacle qu’elle se trouve avoir placé sur son propre chemin. Mais elle se redresse aussitôt. A l’idée que la mort est inévitable elle oppose l’image d’une continuation de la vie après la mort; cette image, lancée par elle dans le champ de l’intelligence où vient de s’installer l’idée, remet les choses en ordre; la neutralisation de l’idée par l’image manifeste alors l’équilibre même de la nature, se retenant de glisser. Nous nous retrouvons donc devant le jeu tout particulier d’images et d’idées qui nous a paru caractériser la religion à ses origines. Envisagée de ce second point de vue, la religion est une réaction défensive de la nature contre la représentation, par l’intelligence, de l’inévitabilité de la mort.

Bergson, Les Deux Sources de la Morale et de la Religion, 1932.


Problèmes essentiels

  1. Le fait religieux : Comment définir une religion, le fait religieux ? Est-il universel ? A quels besoins répond-il ? Quelles fonctions remplit-il ?

  2. Foi et raison : La foi et la raison s'opposent-elles ? L'une des deux doit-elle se soumettre à l'autre ? Ou au contraire peut-on considérer qu'elles soient unies, complémentaires ou compatibles ?

    • Science et religion : La science est-elle nécessairement ennemie de la religion et inversement ? Peut-on être à la fois croyant et avoir l'esprit scientifique ? Pourquoi les religions n'ont-elles pas disparues avec le développement de la connaissance rationnelle du monde ?

    • Philosophie et religion : Quels sont leurs points communs ? Leurs différences ? Sont-elles contradictoires ou complémentaires ?

  3. Critiques de la religion : La religion n'est-elle pas au fond qu'un tissu d'illusions, de mensonges ? Ne soumet-elle pas l'homme ? Ne le sépare-t-elle pas de lui-même ? Ne faut-il pas libérer l'homme de cette aliénation ? Les religions sont-elles vouées à disparaître ?

  4. Religion et modernité : Comment a évolué le phénomène religieux dans la modernité ? Le recul de la pratique religieuse dans certains pays indique-t-il la disparition progressive des religions ? Au contraire, certaines expressions spectaculaires et menaçantes du sentiment religieux sont-elles le signe d'un "retour du religieux" ?

Cours

  1. Définitions et fonctions du fait religieux

    1. La religion comme fait social :
      On peut se référer d'abord à Durkheim, un des fondateurs de la sociologie, qui aborde la religion comme un fait social et qui, dans son livre Les formes élémentaires de la vie religieuse (1912), propose une définition de la religion en mettant d'abord en avant l'opposition entre le sacré et le profane (dans cet extrait) et également la notion d'Eglise (voir ici).

    2. La religion comme défense face à l'idée de la mort :
      Voir ce texte de Bergson tiré du livre Les deux sources de la morale et de la religion.

    3. La religion comme rempart contre la violence :
      Voir les travaux de René Girard dans La violence et le sacré (1972) et Des choses cachées depuis la fondation du monde (1978). Lire par exemple ces textes : Le religieux canalise la violence et La fonction du sacrifice.

  2. La foi et la raison

    1. La foi, la raison et la vérité :
      La foi et la raison peuvent être considérées comme deux voies d'accès à la vérité :
      • - Par la foi, un individu fait l'expérience subjective d'une vérité qui lui est révélée dans une sorte d'intuition immédiate, par le sentiment ou le "coeur" comme disait Pascal. Cette vérité peut être le résultat d'une expérience mystique dans laquelle l'individu rentre directement en contact avec une puissance qui le dépasse (le sacré, la divinité...); elle peut aussi lui être transmise, indirectement cette fois, par une religion instituée (des prêtres, des textes, des traditions...) dépositaire de la parole sacrée.

      • - Par la raison (voir les chapitres sur La vérité et La démonstration), l'homme accède au vrai, ou tente d'y parvenir, par des raisonnements et des procédures qui tendent à être objectifs, qui sont universalisables, communicables. En philosophie comme en science, être rationaliste signifie n'accepter pour vrai ou vraisemblable que ce qui est le résultat d'une argumentation, d'une démonstration ou d'une démarche expérimentale. C'est n'accepter aucun dogme ni aucune "vérité révélée".

    2. La foi et la raison s'opposent-elles ?
      Les débats philosophiques sur les rapports entre foi et raison font ressortir deux positions extrêmes :
      • - L'attitude rationaliste est celle qu'adoptent les auteurs qui mettent la raison au-dessus de la foi [ils tendent alors vers le déisme (Spinoza ou certains philosophes des Lumières) ou rompent totalement avec la foi avec l'athéisme (Nietzsche)] ou qui pensent que la raison et la foi peuvent parvenir aux mêmes vérités par diverses voies (voir par exemple Averroès avec ce texte ou encore Leibniz).

      • - L'attitude fidéiste est défendue par ceux qui pensent que la raison doit abdiquer devant la foi, que certaines "vérités" ou certains éléments de la foi sont incompréhensibles voire absurdes, du point de vue du sens commun, mais que nous devons nous en remettre à ce qu'énoncent la révélation et les textes sacrés (voir Bayle, Pascal ou Kierkegaard).

  3. Critiques de la religion
  4. - Bien avant Marx, Nietzsche ou Freud, les épicuriens ont dénoncé les croyances religieuses comme des illusions dangereuses (pour la sérénité de l'âme) qu'une analyse rationnelle du monde était susceptible de dissiper. Voir tout le projet de la Lettre à Ménécée dans cette présentation globale de l'oeuvre; ou plus précisément ce texte. Ou encore celui-ci de Lucrèce.
    - Spinoza lui aussi dénonce la religion quand elle dégénère en superstition : voir ici.
    - Marx, La religion comme "opium du peuple" : voir ce texte.
    - Freud, La religion comme illusion.


  5. Vanité des questions métaphysiques
  6. - Dans ce texte tiré de Humain, trop humain, Nietzsche exhorte les hommes à ne plus se soucier de l'au-delà, des "certitudes ultimes" concernant les origines ou les fins de l'univers, mais à re-donner sens et dignité à ce monde-ci, à ce qui nous est proche...
    - Comme en écho, Freud, au début de Malaise dans la culture, affirme lui aussi que la "grande" question de la finalité de la vie, du sens de la vie... n'a en fait aucun sens, pour un esprit non-religieux; car la vie n'a pas de sens objectif si tôt que l'on admet que nul Dieu n'a créé le monde ni l'homme avec une vocation, une mission particulière à accomplir.


  7. Religion et modernité
  8. - Lire cet extrait du texte "Religion et modernité" de Danièle Hervieu-Léger, sociologue, tiré d'un ouvrage collectif intitulé La religion au lycée.
    - Article « Petits arrangements entre croyants » de Louise Couvelaire (Le Monde, 14 avril 2012).

Compléments :

Vocabulaire

Les termes en gras sont définis dans la partie Lexique

Agnostique/athée - Aliénation - Déiste/théiste - Dogme - Erreur/illusion - Fidéisme/rationalisme - Croire/savoir - Croyance/foi - Immanent/transcendant - Laïcité - Rite - Sacré/profane - Sécularisation

A lire

Classiques

- Averroès, Discours décisif (1180).
- Spinoza, Traité Théologico-politique (1670).
- Pascal, Pensées (1670).
- Bayle, Pensées diverses sur la comète (1682).
- Bayle, Commentaire philosophique sur ces paroles de Jésus-Christ : « Contrains-les d’entrer » (1686).
- Locke, Lettres sur la tolérance (1689).
- Leibniz, Essais de théodicée (1710).
- Voltaire, Traité sur la tolérance (1763).
- Kierkegaard, Crainte et tremblement (1843).
- Tout Nietzsche, mais pourquoi pas en particulier La généalogie de la morale (1887).
- Freud, L'avenir d'une illusion (1927).
- Bergson, Les deux sources de la morale et de la religion (1932).

Ouvrages récents

... A venir...

A voir

- Le nom de la rose, Jean-Jacques Annaud (1986)
- Le destin, Youssef Chahine (1997)
- Kadosh, Amos Gitaï (1999)

Exemples de sujets

Dernière mise à jour : 10/04/2014