Depuis quelques années, plusieurs expressions qui, autrefois, auraient été acceptées sans problème comme des « affirmations », tant par les philosophes que par les grammairiens, ont été examinées avec un soin tout nouveau. (...)
On en est venu à penser communément qu’un grand nombre d’énonciations qui ressemblent à des affirmations, ne sont pas du tout destinées à rapporter ou à communiquer quelque information pure et simple sur les faits; ou encore ne le sont que partiellement. (...)
Négliger ces possibilités — comme il est arrivé le plus souvent dans le passé —, c’est céder à ce que l’on appelle l'illusion « descriptive ». (...)
On peut trouver des énonciations qui satisfont ces conditions et qui, pourtant,
A) ne « décrivent », ne « rapportent », ne constatent absolument rien, ne sont pas « vraies ou fausses »; et sont telles que
B) l’énonciation de la phrase est l’exécution d’une action (ou une partie de cette exécution) qu’on ne saurait, répétons-le, décrire tout bonnement comme étant l’acte de dire quelque chose.
Exemples :
(E. a) « Oui [je le veux] (c’est-à-dire je prends cette femme comme
épouse légitime) » — ce « oui » étant prononcé au cours de la cérémonie
du mariage.
(£. b) « Je baptise ce bateau le Queen Elizabeth » — comme on dit
lorsqu’on brise une bouteille contre la coque.
(E. c) « Je donne et lègue ma montre à mon frère » — comme on
peut lire dans un testament.
(E. d) « Je vous parie six pence qu’il pleuvra demain. »
Pour ces exemples, il semble clair qu’énoncer la phrase (dans les circonstances appropriées, évidemment), ce n’est ni décrire ce qu’il faut bien reconnaître que je suis en train de faire en parlant ainsi, ni affirmer que je le fais : c’est le faire. Aucune des énonciations citées n’est vraie ou fausse : j’affirme la chose comme allant de soi et ne la discute pas. On n’a pas plus besoin de démontrer cette assertion qu’il n’y a à prouver que « Damnation! » n’est ni vrai ni faux : il se peut que l’énonciation « serve à mettre au courant » — mais c’est là tout autre chose. Baptiser un bateau, c’est dire (dans les circonstances appropriées) les mots « Je baptise.. » etc. Quand je dis, à la mairie ou à l’autel, etc., « Oui [je le veux] », je ne fais pas le reportage d’un mariage : je me marie.
Quel nom donner à une phrase ou à une énonciation de ce type ? Je propose de l’appeler une phrase performative ou une énonciation performative ou — par souci de brièveté — un « performatif ». Le terme « performatif » sera utilisé dans une grande variété de cas et de constructions (tous apparentés), à peu près comme l’est le terme «impératif », Ce nom dérive, bien sûr, du verbe [anglais] perform, verbe qu’on emploie d’ordinaire avec le substantif « action » : il indique que produire l’énonciation est exécuter une action (on ne considère pas, habituellement, cette production-là comme ne faisant que dire quelque chose).