Dieguez (Sebastian)
Un monde bullshit ?
C'est tout l'enjeu de ce qu'on appelle désormais la post - vérité. Une vision moins optimiste du paradoxe de Frankfurt consisterait à dire que si le bullshit est partout et qu'il est largement toléré, c'est tout simplement parce qu'il a fini par triompher. Il n'y a alors plus de paradoxe, nous sommes bien entrés dans ce que Richardson appelait un « monde bullshit », où la conception la plus répandue de la connaissance est que celle - ci dépend entièrement des préférences de chacun, où le faux n'est pas plus identifiable comme tel que le vrai, où « ce dont on parle » n'est jamais guidé par le désir de s'approcher de la vérité mais simplement par celui de valider et signaler sa propre posture, où la fragmentation de l'opinion s'est substituée à l'art de la délibération, où l'assertion, la réflexion, l'argumentation et la pensée ne sont plus que des simulacres de ce qu'elles étaient à l'origine. C'est également un monde où les savoirs et l'information se transmettent désormais par une variante ou l'autre de l'effet gourou, dans une prolifération de sectes cognitives qui ne communiquent plus que par la production et l'acceptation des faits qui les arrangent, et le rejet ou l'ignorance de ceux qui ne leur conviennent pas. Dans ce monde, en somme, la réalité est devenue une commodité personnalisable, non plus un enjeu en soi, mais un outil ajustable sur mesure pour la poursuite et la défense d'intérêts partisans.
Dieguez (Sebastian), Total bullshit ! Au cœur de la post-vérité, 2018