Popper

Tolérance et honnêteté intellectuelle

Le sixième commandement énonce : "Tu ne tueras pas !" Cela implique l'éthique dans presque sa totalité. La manière dont Schopenhauer, par exemple, formule l'éthique, n'est que l'extension du sixième commandement. Schopenhauer est simple, direct, clair. Il dit: "Ne porte préjudice à personne, mais aide chacun du mieux que tu peux."

Mais que s'est-il pass√© quand Moise descendit la premi√®re fois du mont Sina√Į avec les tables de la loi, avant m√™me qu'il n'ait pu proclamer le sixi√®me commandement ? Il a d√©couvert une "h√©r√©sie digne de la mort", l'h√©r√©sie du Veau d'Or. Il a oubli√© le sixi√®me commandement et a cri√© (je cite en substance la traduction de Luther) : "Que vienne √† moi, celui qui appartient au Seigneur, le Dieu d'Isra√ęl : que chacun ceigne son glaive √† ses c√īt√©s, que chacun √©trangle qui son fr√®re, qui son ami et qui son proche. Et ainsi tomb√®rent du peuple, en ce jour, trois mille hommes."

Ainsi peut-√™tre tout a commenc√©. Mais il est certain que cela s'est perp√©tu√©, particuli√®rement apr√®s l'instauration du christianisme en religion d'√Čtat. C'est l'histoire effrayante des pers√©cutions religieuses, pers√©cutions au nom de l'orthodoxie. Plus tard - surtout aux XVIIe et XVIIIe si√®cles - s'ajout√®rent d'autres convictions id√©ologiques pour justifier la pers√©cution, la barbarie et la terreur : la nationalit√©, la race, l'orthodoxie politique.

Dans l'idée d'orthodoxie et d'hérésie se cachent les vices les plus mesquins ; ces vices auxquels les intellectuels sont particulièrement sujets : l'arrogance, l'ergotage, la certitude, la vanité intellectuelle. Ce sont des vices mesquins - moins importants que la cruauté.

Le titre de ma conférence, "Tolérance et responsabilité intellectuelle", fait allusion à un argument de Voltaire à propos de la tolérance. Voltaire demande : "Qu'est-ce que la tolérance ?" Et il répond (je traduis librement) : "La tolérance est la conséquence nécessaire de la conscience que nous avons d'être faillibles. L'erreur est humaine, et nous faisons tous sans cesse des fautes. Pardonnons-nous réciproquement nos bêtises. C'est la première loi de la nature."

Voltaire en appelle à notre honnêteté intellectuelle. Nous devons assumer nos faiblesses, notre ignorance. Voltaire sait parfaitement qu'il y a des fanatiques à la conviction inébranlable. Mais leur conviction est-elle tout à fait honnête ? Ont-ils eux-mêmes examiné honnêtement leurs convictions et les raisons de ces dernières ? Et l'examen critique de soi n'est-il pas une composante de toute honnêteté intellectuelle ? Le fanatisme n'est-il pas un essai pour couvrir notre propre incroyance inavouée, que nous avons réprimée et qui, pour cette raison, ne nous est seulement qu'à moitié consciente ?

L'appel de Voltaire à notre humilité intellectuelle, et avant tout son appel à notre honnêteté intellectuelle, a en son temps fortement impressionné les intellectuels. Je voudrais renouveler ici cet appel.

Popper, Tolérance et responsabilité intellectuelle, 1981

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