Lavisse (Ernest)

Pour une histoire morale et patriotique

Le professeur d'histoire ne laissera pas les élèves quitter l'école normale sans résumer en quelques leçons les conseils pédagogiques qu'il leur aura donnés au cours des études.

Surtout il leur dira qu'à l'enseignement historique incombe le devoir glorieux de faire aimer et de faire comprendre la patrie.

Le patriotisme a besoin d'être cultivé, nous entendons le vrai patriotisme, très rare, hélas ! dans notre pays. (...)

Le vrai patriotisme est √† la fois un sentiment et la notion d'un devoir. Or, tous les sentiments sont susceptibles d'une culture, et toute notion, d'un enseignement. L'histoire doit cultiver le sentiment et pr√©ciser la notion. (...) Il y a dans le pass√© le plus lointain une po√©sie qu'il faut verser dans les jeunes √Ęmes pour y fortifier le sentiment patriotique. Faisons-leur aimer nos anc√™tres gaulois et les for√™ts des druides, Charles Martel √† Poitiers, Roland √† Roncevaux, Godefroi de Bouillon √† J√©rusalem, Jeanne d'Arc, Bayard, tous nos h√©ros du pass√©, m√™me envelopp√©s de l√©gendes; car c'est un malheur que nos l√©gendes s'oublient, que nous n'ayons plus de contes du foyer (...). Un pays comme la France ne peut vivre sans po√©sie. Et puisque nos po√®tes, m√™me quand ils sont d√©mocrates, n'√©crivent point pour le peuple; puisque la religion ne sait plus avoir prise sur les √Ęmes; puisque le paysan n'est plus gu√®re occup√© que de la mati√®re et passionn√© que pour des int√©r√™ts, cherchons dans l'√Ęme des enfants l‚Äô√©tincelle divine; animons cette √©tincelle de notre souffle, et qu'elle √©chauffe ces √Ęmes r√©serv√©es √† de grands devoirs.

Les devoirs, il sera d'autant plus aisé de les faire comprendre que l'imagination des élèves, charmée par des peintures et par des récits, rendra leur raison enfantine plus attentive et plus docile. Tout l'enseignement du devoir patriotique se réduit à ceci : expliquer que les hommes qui, depuis des siècles, vivent sur la terre de France, ont fait, par l'action et par la pensée, une certaine oeuvre, à laquelle chaque génération a travaillé; qu'un lien nous rattache à ceux qui ont vécu, à ceux qui vivront sur cette terre; que nos ancêtres, c'est nous dans le passé; que nos descendants, ce sera nous dans l'avenir. Il y a donc une oeuvre française, continue et collective : chaque génération y a sa part, et, dans cette génération, tout individu a la sienne.

Enseignement moral et patriotique : l√† doit aboutir l'enseignement de l'histoire √† l'√©cole primaire. S'il ne doit laisser dans la m√©moire que des noms, c'est-√†-dire des mots, et des dates, c'est-√†-dire des chiffres, autant vaut donner plus de temps √† la grammaire et √† l'arithm√©tique, et ne pas dire un mot d'histoire. Rompons avec les habitudes acquises et transmises; n'enseignons point l'histoire avec le calme qui sied √† l'enseignement de la r√®gle des participes. Il s'agit ici de la chair de notre chair et du sang de notre sang. Pour tout dire, si l'√©colier n'emporte pas avec lui le vivant souvenir de nos gloires nationales; s'il ne sait pas que ses anc√™tres ont combattu sur mille champs de bataille pour de nobles causes; s'il n'a pas appris ce qu'il a co√Ľt√© de sang et d'efforts pour faire l'unit√© de notre patrie, et d√©gager ensuite du chaos de nos institutions vieillies les lois sacr√©es qui nous ont faits libres; s'il ne devient pas un citoyen p√©n√©tr√© de ses devoirs et un soldat qui aime son drapeau, l'instituteur aura perdu son temps.

Lavisse (Ernest), Dictionnaire de pédagogie et d'instruction primaire, article "Histoire", dir. Ferdinand Buisson, 1882-1887

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