Marrou (Henri-Irénée)

L'histoire est la connaissance du passé humain

Qu'est-ce donc que l'histoire ? Je proposerai de répondre : L'histoire est la connaissance du passé humain. (...)

Nous dirons connaissance et non pas (...) "narration du passé humain" ou encore "oeuvre littéraire visant à le retracer"; sans doute, le travail historique doit normalement aboutir à une oeuvre écrite (...), mais il s'agit là d'une exigence de caractère pratique (la mission sociale de l'historien...) : de fait, l'histoire existe déjà, parfaitement élaborée dans la pensée de l'historien avant même qu'il l'ait écrite; quelles que puissent être les interférences des deux types d'activité, elles sont logiquement distinctes.

Nous dirons connaissance et non pas, comme d'autres, "recherche" ou "√©tude" (bien que ce sens d'"enqu√™te" soit le sens premier du mot grec historia), car c'est confondre la fin et les moyens; ce qui importe c'est le r√©sultat atteint par la recherche : nous ne la poursuivrions pas si elle ne devait pas aboutir; l'histoire se d√©finit par la v√©rit√© qu'elle se montre capable d'√©laborer. Car, en disant connaissance, nous entendons connaissance valide, vraie : l'histoire s'oppose par l√† √† ce qui serait, √† ce qui est repr√©sentation fausse ou falsifi√©e, irr√©elle du pass√©, √† l'utopie, √† l'histoire imaginaire (...), au roman historique, au mythe, aux traditions populaires ou aux l√©gendes p√©dagogiques - ce pass√© en images d'Epinal que l'orgueil des grands Etats modernes inculque, d√®s l'√©cole primaire, √† l'√Ęme innocente de ses futurs citoyens.

Sans doute cette v√©rit√© de la connaissance historique est-elle un id√©al, dont, plus progressera notre analyse, plus il appara√ģtra qu'il n'est pas facile √† atteindre : l'histoire du moins doit √™tre le r√©sultat de l'effort le plus rigoureux, le plus syst√©matique pour s'en rapprocher.

Marrou (Henri-Irénée), De la connaissance historique, 1954

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