Nietzsche

Conna√ģtre son "moi" ?

Mais comment nous retrouver nous-m√™mes ? Comment l'homme peut-il se conna√ģtre ? C'est une chose obscure et voil√©e. Et s'il est vrai que le li√®vre a sept peaux, l'homme peut se d√©pouiller de soixante-dix fois sept peaux avant de pouvoir se dire : Voici vraiment ce que tu es, ce n'est plus une enveloppe. C'est par surcro√ģt une entreprise p√©nible et dangereuse que de fouiller ainsi en soi-m√™me et de descendre de force, par le plus court chemin, jusqu'au tr√©fonds de son √™tre. Combien l'on risque de se blesser, si gri√®vement qu'aucun m√©decin ne pourra nous gu√©rir ! Et de plus, est-ce bien n√©cessaire alors que tout porte t√©moignage de ce que nous sommes, nos amiti√©s comme nos haines, notre regard et la pression de notre main, notre m√©moire et nos oublis, nos livres et les traits que trace notre plume ? Mais voici comment il faut instaurer l'interrogatoire essentiel entre tous. Que la jeune √Ęme [...] se demande: ¬ę Qu'as-tu vraiment aim√© jusqu'√† ce jour ? Vers quoi t'es-tu sentie attir√©e, par quoi t'es-tu sentie domin√©e et combl√©e √† la fois ? Fais repasser sous tes yeux la s√©rie enti√®re de ces objets de v√©n√©ration, et peut-√™tre, par leur nature et leur succession, te r√©v√®leront-ils la loi fondamentale de ton vrai moi. Compare ces objets entre eux, vois comment ils se compl√®tent, s'√©largissent, se surpassent, s'illuminent mutuellement, comment ils forment une √©chelle gradu√©e qui t'a servi √† t'√©lever jusqu'√† ton moi. Car ton √™tre vrai n'est pas cach√© tout au fond de toi : il est plac√© infiniment au-dessus de toi, √† tout le moins au-dessus de ce que tu prends commun√©ment pour ton moi ¬Ľ.
Nietzsche, Considérations inactuelles, III "Schopenhauer éducateur" §1, 1874

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