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par Stephane Pellicier









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Les traits de l'identité en ligne

Publié le 12/03/2020


Commençons par la première variable pour bâtir une carte des différents traits de l’identité personnelle que nous projetons en ligne (document 31). Le processus d’individuation qui a cours dans nos sociétés fait apparaître à nouveau deux grandes tensions. L’une, parfois qualifiée de processus de subjectivation, oppose l’être et le faire (axe horizontal) : d’un côté, les signes d’une identité acquise, incorporée, stable et durable – ce que l’on est ; de l’autre côté, les signes d’une identité active – ce que l’on fait –, qui porte la trace de nos choix, de nos compétences et de nos réalisations. L’identité est à la fois reçue et produite. La seconde tension qui travaille l’identité dans les mondes numériques peut être appelée dynamique de simulation de soi (axe vertical) : d’un côté, le réalisme de l’identité, ce que je suis pour mes proches, pour ceux qui me connaissent et qui me voient ; de l’autre côté, l’identité que je projette. Cette dernière est parfois appelée identité virtuelle, mais le terme de virtuel est trompeur car on le comprend trop souvent comme un simulacre, une duperie, un déguisement de soi. Or, virtuel ne s’oppose pas à réel, mais à actuel ; il veut donc dire potentiel. Nous projetons sur les réseaux sociaux une image de nous-même qui est un désir, un devenir possible, bref une image que l’on aimerait valoriser et faire reconnaître par les autres. L’identité est à la fois un présent et une projection de soi.

Dominique Cardon

#snt RéseauxSociaux Identité Cardon
Le projet politique des pionniers d’internet

Publié le 12/03/2020


Tentons auparavant de cerner le projet politique qui nourrit cette utopie car il constitue en quelque sorte le legs des pionniers d’internet. On peut le caractériser en cinq points. 1) Internet est d’abord une affaire d’individus. Face au conformisme de la société cadenassée des années 1960, il est apparu comme une promesse d’émancipation, un outil qui redonne du pouvoir et de la liberté aux personnes. 2) Cet individualisme ne doit cependant pas être compris comme un repli sur soi, un acte solitaire et égoïste. Au contraire, internet valorise la communauté et l’échange, mais on y choisit sa communauté plutôt que se laisser enfermer dans des cercles d’appartenance ou de statut comme la famille, le travail, le parti ou la religion. En jouant avec son identité, en s’inventant des avatars plus ou moins décalés par rapport à sa propre personnalité, l’individu peut introduire une distance avec la vraie vie. La possibilité de désinhiber ses capacités expressives, de ne pas être constamment ce que la société vous assigne d’être, de choisir plus librement la communauté à laquelle on veut appartenir est offerte par le masque de l’anonymat. Cet anonymat tant décrié aujourd’hui est apparu aux pionniers d’internet comme un instrument d’émancipation. 3) Le changement social passe par le réseau des individus connectés et non par la décision du centre, des institutions politiques, des partis ou des États. Le mantra de ces pionniers, « changer la société sans prendre le pouvoir », inspirera beaucoup de mouvements sociaux des années 2000. Le projet politique de la culture numérique repose sur l’idée que les internautes associés – les individus en réseau – peuvent transformer la société autant, si ce n’est plus facilement et mieux, que ne le font les institutions politiques traditionnelles. 4) Si la méfiance et l’hostilité règnent à l’égard de l’État et des institutions politiques, les pionniers se défient beaucoup moins du marché, comme le montrera la suite de leur trajectoire. Durant les années 1990, on assiste à un rapprochement entre la culture libertaire et les valeurs de l’économie libérale : ce mariage inattendu donnera naissance à une forme nouvelle du capitalisme, tel celui qu’incarnent aujourd’hui les GAFA (acronyme désignant les quatre géants que sont Google, Apple, Facebook, Amazon, parfois rallongé en GAFAM quand on inclut Microsoft) et l’économie des plateformes (Uber, Airbnb, etc.). Bon nombre de pionniers d’internet n’hésitent pas, au cours des années 1980 et 1990, à créer des entreprises, et certains d’entre eux prennent des positions économiques très libérales. Stewart Brand et Esther Dyson, par exemple, soutiennent les politiques de dérégulation de Ronald Reagan. La culture numérique ne cesse d’osciller entre valeurs libertaires et ambitions marchandes, ce qui explique pourquoi certains gourous de la Silicon Valley continuent aujourd’hui d’afficher une idéologie clairement libertarienne. 5) La technologie est investie du pouvoir thaumaturgique de révolutionner la société. L’innovation numérique doit permettre de faire tomber les hiérarchies, de court-circuiter les institutions et de bousculer les ordres sociaux traditionnels. La technologie est véritablement pensée comme un instrument d’action politique. Les entreprises de la Silicon Valley deviennent porteuses d’un discours sur le pouvoir salvateur du numérique. Jamais la croyance dans l’idée que les problèmes du monde peuvent être réparés par la technologie – par les réseaux sociaux, les big data, les applications mobiles, les algorithmes ou l’intelligence artificielle – n’a été aussi forte qu’aujourd’hui.

Dominique Cardon

#snt Internet politique RéseauxSociaux Cardon
L'idée de communauté virtuelle - The Well

Publié le 12/03/2020


Qu’entend-on alors par communauté virtuelle ? D’abord l’idée d’une séparation, d’une coupure, entre le réel et le virtuel. Les participants de The Well se félicitent du ton de liberté, de la vivacité, de l’humour et de la curiosité qui règnent en ligne et qui n’ont pu s’épanouir dans les communautés hippies réelles. En ligne, les questions-réponses fusent, un esprit de bénévolat, de solidarité et d’entraide souffle sur tous les participants. Les premières communautés d’internet qui sont à l’origine de cette idée de séparation entre le « en ligne » et le « hors-ligne » considèrent le monde virtuel plus riche, plus authentique et plus vrai que la vie réelle, et non pas futile, trompeur et dangereux comme le voient les critiques aujourd’hui. Le virtuel, c’est un espace pour réinventer, en mieux, les relations sociales. Ensuite, la communauté virtuelle est pensée comme une ouverture sans frontières sur le monde. Elle subvertit les clivages et les barrières sociales et culturelles. S’il faut séparer le réel et le virtuel, soutiennent les pionniers des mondes numériques, c’est justement pour abolir les différences entre les individus. Grâce à leur avatar, les internautes peuvent virtuellement changer de sexe, d’âge ou de nationalité, ils peuvent expérimenter une grande variété d’identités. La frontière virtuelle est vue comme un moyen de recomposer le monde social pour le rendre moins segmenté et plus ouvert – une vision qui reste utopique car en réalité, le public de The Well présente une incroyable homogénéité sociale, culturelle et politique. Ses participants sont blancs, californiens, cultivés et très majoritairement masculins. Ils partagent les mêmes valeurs culturelles, la même histoire, ils ont souvent fait ensemble l’expérience de la vie communautaire, mais cela ne les empêche pas de prêcher la rencontre avec l’inconnu, l’effacement des statuts sociaux, le jeu avec l’identité. Ils rêvent d’une communauté atopique, déterritorialisée et ouverte. Or, c’est justement cette expérience que leur offrent les ordinateurs connectés. Avec le recul, on comprend que le décalage entre de telles aspirations et l’homogénéité sociale et culturelle de leurs détenteurs explique largement la cécité idéologique dont a fait preuve la société de l’information et de la communication naissante en prétendant qu’elle allait abolir les effets de l’inégale distribution des ressources culturelles et sociales. En réalité, il apparaîtra très vite que la frontière entre monde réel et virtuel n’est pas si étanche et que les inégalités de ressources sociales et culturelles entre internautes s’exercent aussi dans les espaces en ligne.

Dominique Cardon

#snt RéseauxSociaux web
Qu'est-ce qu'Internet, en fait ?

Publié le 13/10/2019


Quand un écureuil a mâchouillé son câble et coupé sa connexion, le journaliste Andrew Blum a commencé à se demander de quoi internet était vraiment fait. Alors il a voulu le voir de ses yeux : les câbles sous-marins, les commutateurs secrets et les autres éléments matériels qui constituent internet.


(12 min)

S. Pellicier

#snt Vidéo Internet
Cours de SNT - Introduction

Publié le 05/09/2019


Voici le lien vers l'introduction que je vous ai présenté durant la première séance de cours : Cliquer ici

S.Pellicier

#snt Introduction
Informatique ou numérique ?

Publié le 03/09/2019


Informatique ou numérique ?
  Avant d’entrer dans la chair des chapitres, je souhaite continuer une discussion un peu générale dans cette introduction. On a vu se produire récemment deux glissements de vocabulaires dans les médias, les discours politiques et l’enseignement : « informatique » est devenu « numérique » et « programmation » est devenu « codage », les deux anciens mots ayant pratiquement disparu. C’est surtout sensible depuis qu’on parle de plus en plus du sujet, en reconnaissant maintenant qu’il faut « y aller » : il faut enseigner « le numérique » (maintenant devenu un substantif), et les enfants doivent apprendre « le code ».
  D’où vient ce glissement ? Mon idée personnelle, peut-être un peu brutale, est la suivante : changer les mots a permis à ceux qui le souhaitent de se construire des formes de compétence, d’adhésion ou de rejet sans avoir à entrer dans le cœur du sujet, donc en gardant l’intention de ne se renseigner vraiment ni sur l’informatique, ni sur la programmation. Un bon exemple est donné par les très nombreux hommes politiques et commentateurs de la politique qui associent systématiquement numérique avec Internet, les réseaux sociaux et maintenant l’intelligence artificielle. Ce sont certainement des sujets très visibles et très importants, surtout depuis que les réseaux sociaux jouent un rôle essentiel dans les discussions politiques et la transmission des rumeurs et fausses nouvelles de tous types. Mais l’informatique est beaucoup plus que cela, comme nous allons le voir tout au long du livre.
  Puisque mon but est précisément de montrer à l’inverse qu’on ne peut pas comprendre le monde numérique dans sa totalité sans comprendre suffisamment ce qu’est son cœur informatique, je ferai très attention aux mots pour que l’arbre ne cache pas la forêt. Le mot « numérique » a pour moi un sens précis que je souhaite conserver. Je l’utilisais comme adjectif dans le titre « Pourquoi et comment le monde devient numérique » de ma leçon inaugurale de 2008 au Collège de France, où j’expliquais comment la numérisation du monde et l’utilisation des algorithmes, programmes et ordinateurs conduisaient à une modification profonde du monde. Ce mot me permettait aussi d’inclure d’autres communautés scientifiques et techniques. Les mathématiciens appliqués qui montrent comment résoudre des équations complexes à l’aide de grands calculs numériques sont appelés depuis toujours des « numériciens ». La science qui invente les algorithmes de contrôle des avions, satellites, voitures ou robots est appelée l’automatique ; si ces algorithmes étaient autrefois réalisés par des machines analogiques, ils le sont désormais par numérisation des données et calcul à l’aide de circuits et logiciels informatiques qui permettent beaucoup plus de souplesse et évitent complètement l’accumulation du bruit qui limitait les machines analogiques. Le traitement du signal, fondamental dans des domaines aussi divers que la musique et l’analyse des images, des tremblements de terre ou des signaux émis par le cerveau, est un domaine en soi. Tous ces domaines et bien d’autres sont devenus numériques car ils s’appuient sur l’informatique pour leurs réalisations. De même, l’expression « économie numérique », maintenant d’usage constant, est justifiée par les faits, alors que l’expression « économie informatique » ne serait pas appropriée.
  Je continuerai donc à m’appuyer sur les définitions que mes collègues et moi-même avions utilisées lors de la rédaction du rapport de l’Académie des sciences L’Enseignement de l’informatique en France. Il est urgent de ne plus attendre (Académie des sciences, 2013), que j’ai eu l’honneur de coordonner :
  1. Le mot « informatique » désignera spécifiquement la science et la technique du traitement de l’information, et, par extension, l’industrie directement dédiée à ces sujets.
  2. L’adjectif « numérique » peut être accolé à toute activité fondée sur la numérisation et le traitement de l’information : photographie numérique, son numérique, édition numérique, sciences numériques, art numérique, etc. On parle ainsi de « monde numérique » pour exprimer le passage d’un nombre toujours croissant d’activités à la numérisation de l’information et d’« économie numérique » pour toutes les activités économiques liées au monde numérique, le raccourci « le numérique » rassemblant toutes les activités auxquelles on peut accoler l’adjectif numérique. Puisque toute information numérisée ne peut être traitée que grâce à l’informatique, celle-ci est le moteur conceptuel et technique du monde numérique. (...) Pour ce qui est de « programmation » et « codage », je garderai aussi le mot initial, bien que les informaticiens utilisent volontiers le mot « code » : montre-moi ton code est une expression très répandue. On dit cependant « langage de programmation » et pas « langage de codage », et « code » est ambigu car il a d’autres sens assez différents, comme « le code secret Enigma » pour le chiffrement allemand pendant la Seconde Guerre mondiale. Mais les informaticiens aussi changent les mots. Maintenant, on ne programme plus, on « développe », et les programmeurs sont devenus des développeurs. À suivre…

Gérard Berry, L' Hyperpuissance de l'informatique: Algorithmes, données, machines, réseaux, 2017.

S. Pellicier

#snt Informatique Numérique Textes
Apprendre à coder et à décoder

Publié le 22/08/2019


Voici un extrait du livre "Culture numérique" du sociologue spécialiste des médias et du numérique Dominique Cardon :

Si nous fabriquons le numérique, le numérique nous fabrique aussi. Voilà pourquoi il est indispensable que nous nous forgions une culture numérique. L’expression est sur toutes les lèvres. Partout, on demande que le numérique soit enseigné, à l’école primaire, au lycée ou à l’université. Mais deux projets s’affrontent. Certains disent « Il faut coder », d’autres rétorquent « Il faut décoder ». Les premiers veulent enseigner la programmation, les seconds, ce que l’on appelle désormais la « littéracie numérique ». En réalité, il faut faire les deux car le numérique, pratique éminemment interactive, exige de comprendre en faisant et de faire en comprenant. Jamais ces deux faces de l’apprentissage n’ont été aussi étroitement articulées que dans le cas des technologies numériques. Décoder, c’est ce que nous allons faire dans ce livre, mais tout y invite aussi les lecteurs à développer parallèlement une pratique des technologies numériques qui ne se limite pas à une simple utilisation, aussi agile soit-elle, des interfaces numériques. Décoder le numérique doit nous rendre curieux du fonctionnement concret, technique et pratique des nouveaux outils dont la programmation informatique est le langage.

S. Pellicier

#snt numérique Cardon Textes