Chirpaz (François)

Violence et rencontre d'autrui

Le moment premier de l'expérience humaine n'est pas le temps de l'harmonie, de l'équilibre et de la paix. La violence est toujours inéluctablement première dans l'espace d'une cohabitation contrainte avec des partenaires jamais choisis. L'existence ne commence jamais que dans un monde social, monde qui impose ses réseaux de relations, ses contraintes du langage et de son système de l'organisation, de la cohabitation et, par le fait même, des tensions qu'il ne peut pas ne pas faire naître. Pour exister il faut supporter d'autres présences à l'entour et le chemin de chacun (dans tous les moments de sa vie) croise le chemin des autres. Il le contrarie, il est contrarié par lui. La tension entre des partenaires est tension entre des désirs qui tout à la fois réclament la présence de ces autres et ne cessent de se contrarier : de se faire violence d'une manière réciproque, d'engendrer indéfiniment de la violence. De se faire peur, en un mot, par cette violence qui renaît sans fin.

Et pourtant il n'est d'existence qui soit humaine que si elle sait parvenir à exorciser ce retour indéfini de la violence, la repérer, en mettre à jour le jeu pervers, se prémunir contre elle dans l'espace commun de la vie sociale, se garder contre son retour chaque fois que l'existence voit se tourner vers elle le visage d'un autre et tourne son propre visage vers un autre qu'elle sollicite. Pacifier l'espace de nos relations n'est pas seulement nécessaire pour rendre notre monde habitable (il faut un minimum de paix pour que nous soyons en mesure de travailler avec un autre, d'échanger, de simplement vivre). Cela est aussi la condition pour que l'existant devienne réellement et vraiment un être humain. (...)

L'entrée dans l'existence pour chacun, comme le déroulement commun de l'histoire des sociétés, se fait sous le signe d'une violence brutale ou bien déjà feutrée par le système de l'organisation de l'espace social, mais d'une violence toujours implacable car l'enjeu de l'affrontement de l'homme avec l'homme ne tient pas à la seule convoitise de choses qu'ils veulent s'approprier l'un et l'autre : il ne renvoie pas au seul domaine de l'avoir (par le biais de l'appropriation et du maintien de la possession), il renvoie au domaine de l'être. La convoitise pour l'appropriation et pour le maintien de la possession engendre le conflit (et donc la violence et la peur), cela est un fait puisque les choses du monde qui sont ainsi disputées ne sont, somme toute, qu'en nombre limité. Beaucoup plus insidieux et lourd de conséquences le conflit qui porte sur l'être (pour la gloire et le prestige), car être le plus fort et capable de dominer un autre ou des autres donne au maître une garantie qui semble le garantir contre toute menace. Et en premier lieu, le garantir contre la peur de sa propre fragilité.

Chirpaz (François), Difficile rencontre, 1982

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