Lucrèce

Les enfers

Tous ces supplices que la légende place dans les profondeurs de l’Achéron, c’est dans notre vie, en vérité, que nous les trouvons. Le malheureux Tantale qui, à ce qu’on raconte, tremble de crainte sous un énorme rocher suspendu dans l’air et que paralyse une terreur sans objet n’existe pas : ce qu’il y a, c’est, dans cette vie, des hommes tourmentés par la crainte des dieux et qui ont peur des coups que le sort réserve à chacun d’eux. Pas davantage, dans l’Achéron, ne gît Tityos que déchirent les oiseaux; assurément d’ailleurs, ils ne pourraient trouver dans sa vaste poitrine de quoi fouiller durant l’éternité. (...) Mais Tityos, pour nous, est sur la Terre : c’est le malheureux terrassé par l’amour que les oiseaux torturent, autrement dit que dévore une angoisse anxieuse, ou que rongent les soucis suscités par quelque autre passion. Sisyphe lui aussi, nous l’avons dans la vie sous nos yeux, il s’acharne à briguer auprès du peuple les faisceaux et les haches redoutables et toujours s’en revient vaincu et assombri. Car briguer un pouvoir qui est vain et n’est jamais donné, et dans ce dessein s’imposer sans relâche de terribles fatigues, c’est bien pousser à grand-peine sur la pente d’une montagne un rocher qui, le sommet à peine atteint, roule en arrière et gagne rapidement en bas le niveau de la plaine. (...) En un mot, c’est ici-bas que la vie devient, pour les insensés, un Enfer.
Lucrèce, De la nature, 1er siècle av. JC

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