Stengers (Isabelle)

Les controverses scientifiques

Ce ne sont donc pas les normes, mais les controverses entre scientifiques qui décident de ce qu’est la “rationalité” d’une science. La possibilité de reconnaître un “pouvoir” relatif aux concepts scientifiques renvoie au fait que toute prétention innovante a été accueillie avec scepticisme, scrutée de manière impitoyable par des collègues rivaux à la recherche du point faible où le candidat innovateur a transformé ses désirs en “réalité”, a avancé une interprétation ou un raisonnement arbitraire, n’a pas reconnu le caractère ambigu ou contestable du “fait expérimental” qu’il avance. Le “pouvoir” d’un concept scientifique ne renvoie donc pas à une qualité inhérente : s’il est capable de surmonter la particularité des phénomènes, c’est dans la mesure où celui ou ceux qui le proposaient ont pu surmonter la critique acharnée de ceux qui éventuellement, se sont servis en vain de cette particularité pour contester ce pouvoir.

Pouvoir des concepts scientifiques et rationalité sont donc liés, mais ils ne le sont pas sur le mode de l’état de droit, mais sur celui de l’état de fait social et historique. Un concept n’est pas doué de pouvoir en vertu de son caractère rationnel, il est reconnu comme articulant une démarche rationnelle parce que ceux qui le proposaient ont réussi à vaincre le scepticisme d’un nombre suffisant d’autres scientifiques, eux-mêmes socialement reconnus comme “compétents”.

Stengers (Isabelle), Les concepts scientifiques, 1988

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