Nietzsche

Le philosophe et son temps

J'ai de plus en plus le sentiment que le philosophe pour être nécessairement un homme du demain et de l'après-demain, s'est toujours trouvé et devait se trouver en contradiction avec son aujourd'hui : son ennemi fut tout à coup l'idéal de l'aujourd'hui. Jusqu'à présent, tous ces extraordinaires promoteurs de l'homme que l'on appelle des philosophes et qui se sentent eux-mêmes rarement amis de la sagesse, mais plutôt bouffons déplaisants et points d'interrogation dangereux -, ont trouvé leur tâche, leur dure tâche, non voulue, inéluctable, mais finalement la grandeur de leur tâche dans le fait d'être la mauvaise conscience de leur temps. En soumettant précisément les vertus de leur temps à la vivisection et en leur plaçant le scalpel sur la poitrine, ils trahirent ce qui était leur propre secret : découvrir une nouvelle grandeur de l'homme, un chemin nouveau, jamais foulé, menant à l'accroissement de sa grandeur. A chaque fois, ils dévoilèrent combien d'hypocrisie, de commodité paresseuse, de laisser-aller et d'avachissement, combien de mensonges se dissimulait sous le type que la moralité de leur temps vénérait le plus, combien de vertu avait fait son temps : chaque fois, ils dirent : « il nous faut aller par là, nous en aller tout là-bas, là où vous êtes aujourd'hui le moins chez vous. »
Nietzsche, Par-delà le bien et le mal, § 212, 1886

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