Prochiantz (Alain)

Le cerveau humain

Pour sortir des raisonnements simplistes par lesquels on voudrait nous ranger soit sous la bannière animale - qu'on animalise l'humain ou qu'on humanise l'animal -, soit sous celle d'un Dieu, il est important de comprendre le soubassement biologique de cette contradiction résumée dans l'aphorisme "anature par nature". Tous les traits spécifiques de l'humain sont liés entre eux. Par exemple, on ne séparera qu'artificiellement la bipédie et l'encéphalisation ou la libération de la main. Il reste que le point décisif sur lequel nous nous concentrerons est cet incroyable cerveau dont la nature nous a affublés ou, plutôt, qu'elle a rendu possible et qui porte une responsabilité décisive dans cette continuité/rupture avec le monde animal.

Pour poser le problème le plus simplement du monde, le cerveau sert à bouger et met en relation le monde sensoriel et le monde moteur. Je bouge (ou reste immobile) parce que je vois ou entends, sens, désire... De ce fait, il existe une relation de linéarité, chez les primates, entre la taille du corps et celle du cerveau. Or cette relation conservée entre le chimpanzé, le gorille ou l'orang-outan se perd dès qu'on passe chez les hominidés (Homo habilis, Homo erectus, Homo neanderthalis...). Le point extrême de cette anomalie est atteint avec sapiens qui se trouve porteur d'un cerveau de 1400 centimètres cubes, quand 500 suffiraient largement, étant donné sa taille, aux fonctions sensori-motrices d'un primate de base. Bref, pour le dire lapidairement, nous avons 900 centimètres cubes "de trop". Sur 1400, ce n'est pas rien.

Ce n'est d'autant moins rien que cet agrandissement du cerveau, ou de la surface du cortex (...) s'accompagne d'une modification des surfaces engagées dans les différentes modalités sensorielles, motrices, cognitives, à l'avantage de ces dernières. Non seulement le cerveau est plus grand, mais l'espace consacré à ces fonctions "nouvelles" (elles ne le sont pas totalement ni toutes au même degré) sont proportionnellement plus importantes, avec l'exemple frappant des aires du langage qui sont quasiment inexistantes chez le chimpanzé et bien développées chez l'humain. (...) Il ne s'agit pas ici de dire que les chimpanzés, non plus que les autres animaux, sont idiots, mais il ne faut pas être grand observateur pour accepter le fait qu'il existe une très grande différence quantitative et qualitative dans les réalisations culturelles de sapiens et des chimpanzés.

Prochiantz (Alain), Qu'est-ce que le vivant ?, 2012

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