Cyrulnik (Boris)

La fable des casseurs de cailloux

Il y a une fable de Charles Péguy que je trouve très belle : la fable des casseurs de cailloux. Charles Péguy va en pélerinage à Chartres. Il voit un type fatigué, suant, qui casse des cailloux. Il s'approche de lui :

" Qu'est-ce que vous faites, monsieur ?
- vous voyez bien, je casse les cailloux, c'est dur, j'ai mal au dos, j'ai soif, j'ai chaud. Je fais un sous-métier, je suis un sous-homme
." Il continue et voit plus loin un autre homme qui casse les cailloux ; lui n'a pas l'air mal. "Monsieur, qu'est-ce que vous faites ? - eh bien, je gagne ma vie. Je casse les cailloux, je n'ai pas trouvé d'autre métier pour nourrir ma famille, je suis bien content d'avoir celui-là." Péguy poursuit son chemin et s'approche d'un troisième casseur de cailloux, qui est souriant, radieux : " Moi, monsieur, dit-il, je bâtis une cathédrale."

Le fait est le même, l'attribution du sens au fait est totalement différente. Et cette attribution du sens vient de notre propre histoire et de notre contexte social. Quand on a une cathédrale dans la tête, on ne casse pas les cailloux de la même manière.

Cyrulnik (Boris), "Les clés du bonheur", Le nouvel observateur, 3-9 janvier 2002

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