Ricoeur (Paul)

La construction des faits en histoire

L’appréhension du passé dans ses traces documentaires est une observation au sens fort du mot : car jamais observer ne signifie enregistrer un fait brut. Reconstituer un événement ou plutôt une série d’événements, ou une situation, ou une institution, à partir des documents, c’est élaborer une conduite d’objectivité d’un type propre, mais irrécusable : car cette reconstitution suppose que le document soit interrogé, forcé à parler; que l’historien aille à la rencontre de son sens, en lançant vers lui une hypothèse de travail; c’est cette recherche qui à la fois élève la trace à la dignité de document signifiant, et élève le passé lui-même à la dignité de fait historique. Le document n’était pas document avant que l’historien n’ait songé à lui poser une question, et ainsi l’historien institue, si l’on peut dire, du document en arrière de lui et à partir de son observation; par là même il institue des faits historiques. A cet égard, le fait historique ne diffère pas fondamentalement des autres faits scientifiques, dont G. Canguilhem disait (...) : “Le fait scientifique, c’est ce que la science fait en se faisant”. C’est précisément cela l’objectivité : une oeuvre de l’activité méthodique. C’est pourquoi cette activité porte le beau nom de “critique”.
Ricoeur (Paul), Histoire et vérité, 1955

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