Kant

L'agréable, le bon et le beau

L'agréable et le bon se rapportent tous deux à la faculté de désirer et entraînent, celui-là (par ses exci­tations, per stimulos) une satisfaction pathologique, celui-ci une satisfaction pratique pure, qui n'est pas simplement déterminée par la représentation de l'objet, mais aussi par celle du lien qui attache le sujet à l'existence même de cet objet. Ce n'est pas seulement l'objet qui plaît, mais aussi son existence. Le jugement de goût, au contraire, est simplement contemplatif : c'est un jugement qui, indifférent à l'égard de l'existence de tout objet, ne se rapporte qu'au sentiment du plaisir ou de la peine. Mais cette contemplation même n'a pas pour but des concepts, car le jugement de goût n'est pas un jugement de connaissance (soit théorique, soit pratique), et par conséquent il n'est point fondé sur des concepts et ne s'en propose aucun.

L'agréable, le beau, le bon désignent donc trois espèces de relation des représentations au senti­ment du plaisir ou de la peine, d'après lesquelles nous distinguons entre eux les objets ou les modes de représentation. Aussi y a-t-il diverses expres­sions pour désigner les diverses manières dont ces choses nous conviennent. L’agréable signifie pour tout homme ce qui lui fait plaisir; le beau, ce qui lui plaît simplement; le bon, ce qu'il estime et ap­prouve, c'est-à-dire ce à quoi il accorde une va­leur objective. Il y a aussi de l'agréable pour des êtres dépourvus de raison, comme les animaux; il n'y a de beau que pour des hommes, c'est-à-dire pour des êtres sensibles, mais en même temps rai­sonnables; le bon existe pour tout être raisonnable en général. Ce point d'ailleurs ne pourra être com­plètement établi et expliqué que dans la suite. On peut dire que de ces trois espèces de satisfaction, celle que le goût attache au beau est la seule désinté­ressée et libre ; car nul intérêt, ni des sens ni de la raison, ne force ici notre assentiment. On peut dire aussi que, suivant les cas que nous venons de distinguer, la satisfaction se rapporte ou à l’incli­nation, ou à la faveur ou à l’estime.

Kant, Critique de la faculté de juger, Analytique du beau, §5, 1790

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