Malebranche (Nicolas)

Il y a douter et douter

Qu’on ne s’imagine pas avoir peu avancé si on a seulement appris à douter. Savoir douter par esprit et par raison n’est pas si peu de chose qu’on le pense; car, il faut le dire, il y a bien de la différence entre douter et douter. On doute par emportement et par brutalité, par aveuglement et par malice; et enfin par fantaisie et parce qu’on veut douter. Mais on doute aussi par prudence et par défiance, par sagesse et par pénétration d’esprit... Le premier doute est un doute de ténèbres qui ne conduit point à la lumière, mais qui en éloigne toujours; le second doute naît de la lumière et il aide en quelque façon à la produire à son tour.

Ceux qui ne doutent que de la première façon ne comprennent pas ce que c’est que douter avec esprit; ils se raillent de ce que Monsieur Descartes apprend à douter dans la première de ses méditations métaphysiques, parce qu’il leur semble qu’il n’y a qu’à douter par fantaisie et qu’il n’y a qu’à dire en général que notre nature est infirme... Il ne suffit pas de dire que l’esprit est faible, il faut lui faire sentir ses faiblesses. Ce n’est pas assez de dire qu’il est sujet à l’erreur, il faut lui découvrir en quoi consistent ses erreurs...

Malebranche (Nicolas), De la recherche de la vérité, 1675

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